Category: Livres,Folio,Auteurs de A à Z
Vendredi ou Les limbes du Pacifique (Folio t. 959) Details
"Tous ceux qui m'ont connu, tous sans exception me croient mort. Ma propre conviction que j'existe a contre elle l'unanimité. Quoi que je fasse, je n'empêcherai pas que dans l'esprit de la totalité des hommes, il y a l'image du cadavre de Robinson. Cela suffit - non certes à me tuer - mais à me repousser aux confins de la vie, dans un lieu suspendu entre ciel et enfers, dans les limbes, en somme...Plus près de la mort qu'aucun autre homme, je suis du même coup plus près des sources mêmes de la sexualité."Grand Prix du roman de l'Académie française 1967

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Michel Tournier aimait les enfants, c??est l??un des aspects les plus manifestes de son ?uvre, et peut-être la face la plus funeste de sa vie. Quelque part entre André Dhôtel et Tony Duvert, il s??inscrit dans une veine littéraire qui fit florès au siècle dernier, célébrant l??enfance. Ainsi Robinson devenu quinquagénaire, et abandonné par Vendredi, prend-il sous sa protection un garçon d??à peine douze ans, petit mousse mené à la garcette qui trouve refuge auprès de lui, et qu??il nomme Jeudi (lorsque parut Vendredi ou Les Limbes du Pacifique, il y a un demi-siècle, le jeudi était encore le dimanche des enfants, comme dit Tournier).Après un prologue absolument magnifique, nous découvrons l??île de la désolation, à 600 km en face du Chili. Le jeune Robinson, vingt-deux ans, marié et père de deux enfants, s??y trouve jeté dans la déréliction la plus complète, après le naufrage de la galiote sur laquelle il avait embarqué.« Malheur à celui qui est seul » dit L??Ecclésiaste. Condamné à une solitude qui semble ne lui laisser le choix qu??entre la folie et le suicide, le naufragé connaît une régression vers l??infrahumain, l??animalité : « il ne se déplaçait plus qu??en se traînant sur le ventre (?), il mangeait, le nez au sol, des choses innommables. Il faisait sous lui et manquait rarement de se rouler dans la molle tiédeur de ses propres déjections ».Robinson va pourtant se ressaisir, avant d??opérer ultérieurement une profonde métamorphose. Sa "réhumanisation" précède en effet une nouvelle "déshumanisation" (idée d'éteindre en soi l'humain-trop-humain), dans une perspective héliophanique (« Soleil, délivre-moi de la gravité », telle est sa prière), conjuguée à un rêve d??androgynie (désir de dépasser la différence sexuelle et de désimpliquer sexualité et génération).Conteur plein d??inventivité, épris d??insolite et de merveilleux, et volontiers malicieux sinon farceur, Tournier, qui ne craint pas les choses tirées par les cheveux, ni de prendre le monde à rebrousse-poil, le professe : ce qui est intérieur n??existe pas. « Je ne suis qu??un trou noir » consigne le héros dans son log-book, sorte de "journal intime" auquel se refusait pour sa part le romancier.Ayant formellement dénié toute portée autobiographique à son ?uvre, où il n??aurait fait qu??inventer des histoires, chacune de ses pages se trouve sous contrôle, sans laisser-aller, sans négligence, sans faiblesse, tout y paraissant rigoureusement, minutieusement et même laborieusement calculé (nous ne sommes pas en présence d??un flux narratif qui autoriserait une lecture cursive), et ce verrouillage, c'était lui.Comme s??il avait nourri l??ambition de tenir sa revanche sur une université qui ne lui avait pas ouvert ses portes, et de lui prouver qu??il n??en eût pas été indigne, Tournier multiplie dans son premier roman les références philosophiques plus ou moins explicites, aux échos spinozistes, cartésiens, leibniziens, sartriens ou nietzschéens, même s??il cite d'abondance la Bible, unique lecture de Robinson, fils de quacker.Sans suivre forcément Gilles Deleuze, son ami de jeunesse, dans des spéculations un peu fumeuses, bien que la postface "Michel Tournier et le monde sans autrui" ait le mérite de ne pas contourner la question de la perversion, sans doute convient-il de ne pas surinterpréter philosophiquement un texte qui renvoie surtout à l??idiosyncrasie de son auteur, plus réellement écrivain que véritablement philosophe.Conçu avec l??ambition d??une allégorie morale ?? nettement influencée par Lévi-Strauss, réprouvant la cupidité comme la violence du monde dit civilisé ??, et nourri par un travail de documentation considérable, Vendredi ou Les Limbes du Pacifique, dont la langue excelle dans la description de phénomènes naturels et d??éléments matériels (on songe à Julien Gracq), réussit à créer un monde. Et quel monde ! Sous un ciel céruléen, on s??y nourrit de rondelles de serpent accompagnées de sauterelles, et de filets de tortue aux myrtilles?PS : l??éditeur propose page 127 une note identifiant l??orchidée Ophrys bombyliflora (!), mais c??est bien la seule note de bas de page de ce volume, qui laisse au lecteur le soin de s??accommoder, grâce à Wikipédia, d??une cinquantaine de mots rares spécifiques à différents domaines (botanique, ichtyologie, navigation à voile, etc.).


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